La plante du Diable…

Broderie de Bayeux, XIème siècle

Broderie de Bayeux, XIème siècle

Qui n’a jamais entendu cette expression : « Il faut séparer le bon grain de l’ivraie » ? Pour savoir à quoi cela fait référence, il faut battre la campagne médiévale au moment des moissons, mais aussi feuilleter sa Bible ou aller à l’église lors du sermon… Dans ce cas précis, le Nouveau Testament fait office de véritable guide d’agriculture pour le paysan du Moyen Age, doublé d’une règle de conduite. Petite explication…

L’ivraie est une graminée sauvage qui pousse naturellement dans les champs de blé. Elle est déjà citée dans l’Antiquité. Aristote, Théophraste, Pline, Dioscoride, mais aussi Columelle[1] l’ont désignée comme nuisible. Au Moyen Age, le paysan connaît bien cette mauvaise herbe. En effet, l’ivraie se confond avec le blé en herbe, au printemps. Lorsque la moisson est proche, on peut différencier les épis des deux plantes ; mais si l’on cherche à arracher l’ivraie, on déracine aussi le blé… D’où le proverbe : « à vouloir l’ivraie, on saccage le blé ». Au XIème siècle, le moine Raoul Glaber parle de « la triste ivraie », en Bourgogne[2], comme d’un véritable fléau.

Au moment de la récolte, il peut y avoir à nouveau une confusion entre les grains de blé et l’ivraie. Le souci principal : le grain d’ivraie est rendu toxique par un champignon contenant de la témuline, un alcaloïde aux propriétés narcotiques et enivrantes[3]. D’où le surnom d’ « herbe d’ivrogne » ou encore « zizanie »[4].

De l’ivraie à l’ivresse… 

B.M. Lyon, Ms 514, f° 32, Parabole du bon grain et de l’ivraie, Missel franciscain, fin XVème siècle

B.M. Lyon, Ms 514, f° 32, Parabole du bon grain et de l’ivraie, Missel franciscain, fin XVème siècle

Des empoisonnements se produisaient chez l’homme quand la farine de blé était contaminée par des grains d’ivraie. Le bétail aussi pouvait être empoisonné en mangeant cette plante lors de la pâture. Cependant, au Moyen Age, on trouvait quelques avantages à l’ivraie, puisque l’on s’en servait pour aromatiser la bière[5]. On pouvait également nourrir un cheval récalcitrant avec de l’ivraie pour le rendre plus docile, avant de le vendre. L’Eglise condamnait cette plante diabolique à bien des égards. Et elle devait prévenir ses fidèles contre cette « mauvaise graine ».

Les sermons, en abordant le sujet de l’ivraie, touchaient à coup sûr le monde paysan. Rien de plus facile que de passer ainsi le message de Dieu. La parabole de Mathieu relate cet épisode[6] et s’en sert pour prévenir les fidèles : il faut bien faire la différence entre Bien et Mal, et se garder des excès. La loi romaine en connaissait la toxicité et punissait la souillure volontaire d’un champ par l’ivraie comme un fait criminel. Grégoire de Nysse, l’un des Pères de l’Eglise en parle longuement dans ses Lettres à Macrine, au IVème siècle.(voir texte ci dessous).Tout au long du Moyen-Age, on constate des ivresses accompagnées de troubles oculaires et digestifs, attribuées à la consommation des grains d’ivraie. L’étude scientifique botanique ne remonte qu’à la fin du siècle dernier[7]. Aujourd’hui, l’ivraie enivrante a disparu de nos champs, suite aux traitements chimiques. Il reste cependant plusieurs espèces sauvages ou cultivées pour leur résistance, mais heureusement inoffensives.

(Grégoire de Nysse, L’âme et la résurrection, dialogue avec sa sœur Macrine), IVème siècle après JC.

« Le chef du domaine a semé le bon grain – le domaine, c’est nous, bien sûr. L’ennemi, guettant les hommes endormis, a semé sur la graine nutritive celle qui n’est bonne à rien : au beau milieu du blé, il a jeté l’ivraie. Et les graines ont germé, toutes ensemble mêlées. Impossible en effet que le grain jeté dans le blé ne pousse avec lui. Le surveillant des cultures empêche les ouvriers d’arracher la mauvaise herbe car les plantes ennemies ont pris racine ensemble, de peur d’arracher avec l’élément étranger, la plante nourricière (cf. Mt 13,24-30.36-43). Or nous pensons que le texte désigne comme bon grain, ces impulsions de l’âme dont chacune, cultivée uniquement en vue du bien, s’épanouirait à coup sûr en fruit de vertu. Mais l’égarement dans le discernement du bien y a été semé, et ce qui est vraiment et uniquement bon en sa nature propre s’est retrouvé à l’ombre du germe trompeur qui s’y est greffé. Car le désir n’a pas poussé et grandi vers le bien naturel pour lequel il fut semé en nous, mais a détourné son surgeon vers le bestial et le stupide. Voilà à quoi la confusion concernant le bien a porté l’élan du désir. Et de même, la graine de colère n’a pas débouché sur le courage, mais a fourni des armes pour combattre le prochain. Quant à la puissance d’aimer, elle s’est détachée des biens intelligibles dans une débauche effrénée de jouissance sensible, et ainsi du reste qui mit en fleurs les pires rejetons au lieu des meilleurs.

« Voilà pourquoi le sage agriculteur laisse là le surgeon né dans le grain, attentif à ne pas nous dépouiller du meilleur en déracinant totalement le désir en même temps que la mauvaise herbe. Car si la nature humaine devait subir ce traitement, qu’est-ce qui nous élèverait à l’union des biens célestes ? Ou si l’amour nous est arraché, comment nous unir à Dieu ? Et si s’éteint la colère, quelle arme aurons-nous contre l’adversaire ? L’agriculteur laisse donc en nous les germes bâtards, non pour qu’ils dominent à jamais la graine plus précieuse, mais pour que la terre elle-même (ainsi nomme-t-il allégoriquement le cœur), par la puissance naturelle qui s’y trouve, à savoir le raisonnement, dessèche certains germes et fasse fructifier et fleurir les autres. Faute de quoi, il laisse au feu le soin de juger la terre.

« Si donc on use raisonnablement de ces réalités, les contenant en soi sans passer soi-même en elles, tel un roi sollicitant la nombreuse main-d’œuvre de ses sujets, on réussira plus facilement dans son effort vertueux. Si au contraire on leur obéit comme à des esclaves rebelles à leur maître, si l’on s’est laissé asservir par folle soumission aux suggestions serviles, et qu’on devienne le jouet de ce qui par nature est sous le joug, nécessairement on sera déporté dans la direction où nous contraint la domination des leaders. S’il en est ainsi, nous démontrons que par eux-mêmes, tous ces mouvements de l’âme, soumis à l’autorité de leurs utilisateurs, ne sont ni vice ni vertu mais se présentent soit comme bons, soit alors autrement : que si un mouvement d’excellence les anime, ils deviennent matière à louange, comme le désir chez Daniel, la colère chez Phinéès et le chagrin de qui pleure à raison ; si au contraire l’inclination penche vers le pire, elles deviennent passions et portent bien leur nom. »

Les Moissons,  manuscrit du XIIème siècle, BNF, nouvelles acqisitions.

Les Moissons, manuscrit du XIIème siècle, BNF, nouvelles acqisitions.

Vitrail Notre Dame de Paris, coupe du blé.

Cathétrale Notre-Dame, Paris, XIIIème siècle. Détail de la partie inférieure de la rosace ouest, représentant les signes du zodiaque et leurs travaux saisonniers.
Moisson du blé au mois d’août.

Cathédrale St Philibert de Tournus, fin XIIème siècle, sol du déambulatoire supérieur du choeur.

Cathédrale St Philibert de Tournus, fin XIIème siècle, sol du déambulatoire supérieur du choeur.

Bilbliothèque Municipale de Lyon, ms 305e767, vers 1280-1300, moisson

Bilbliothèque Municipale de Lyon, ms 305e767, vers 1280-1300, moisson

Bibliothèque de la fondation Pierpont Morgan  aux USA , Manuscrit M.103, Psautier, fait à Reading en Angleterre , aux environs de 1250.

Bibliothèque de la fondation Pierpont Morgan aux USA , Manuscrit M.103, Psautier, fait à Reading en Angleterre , aux environs de 1250.

Suppléments….pour en savoir plus :

L’ivraie dans la Bible 

1 Samuel 8,3 Les fils de Samuel ne marchèrent point sur ses traces; ils se livraient à la cupidité, recevaient des présents, et violaient la justice.

Job 31,40 Qu’il y croisse des épines au lieu de froment, Et de l’ivraie au lieu d’orge! Fin des paroles de Job.

Matthieu 13,25 Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla.

juillet, Bibliothèque Nationale de France , Manuscrit Nouvelle acquisition 214, martyrologium, fait en Limousin , vers 1151.

juillet,
Bibliothèque Nationale de France , Manuscrit Nouvelle acquisition 214, martyrologium, fait
en Limousin , vers 1151.

Matthieu 13,26 Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi.

Matthieu 13,27 Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire: Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie?

Matthieu 13,29 Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé.

Matthieu 13,30 Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs: Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier.

Matthieu 13,36 Alors il renvoya la foule, et entra dans la maison. Ses disciples s’approchèrent de lui, et dirent: Explique-nous la parabole de l’ivraie du champ.

Matthieu 13,38 le champ, c’est le monde; la bonne semence, ce sont les fils du royaume; l’ivraie, ce sont les fils du malin;

Matthieu 13,40 Or, comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde.

Bibliographie 

  • L’ivraie, l’ivresse et le bon grain. Pierre SELLENET, La Garance Voyageuse n°52, hiver 2000.
  • Quelques denrées alimentaires et leur taxation dans le Cotentin, de Charles VI à Louis XI,   Dupont-Ferrier Gustave, Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1941, Vol. 85, N°5, p. 409-420.
  • J. Wiethold dir., Carpologia. Actes de la table ronde de carpologues françaises, tenu à Bibracte, Centre archéologique européen, Glux-en-Glenne, 9-12 juin 2005. BIBRACTE; 20. Glux-en-Glenne : Bibracte, Centre archéologique européen, 2011, Marie-Pierre Ruas – Un témoignage de pratiques agro-pastorales au XI-XII ème siècle en Bas-Limousin. Les grains brûlés dans un silo à Chadalais (Haute-Vienne, Limousin),
  • Lien sur Grégoire de Nysse : http://www.gregoiredenysse.com/?page_id=21
  • Lien vers expo virtuelle BNF : http://expositions.bnf.fr/gastro/arret_sur/paysans/index.htm
Stéphanie Roumégous – Novembre 2012
  1. [1] Tome deuxième de Columelle; trad. nouvelle par M. Louis Du Bois C. L. F. Panckoucke, 1846. Bibliothèque latine-française. Seconde série (Columelle : De l’agriculture L’économie rurale , livre VIII traduction française).
  2. [2] « Des pluies continuelles avaient imbibé la terre entière au point que pendant trois ans on ne put creuser de sillons capables de recevoir la semence. Au temps de la moisson, les mauvaises herbes et la triste ivraie avaient recouvert toute la surface des champs ». ( Raoul Glaber, Chroniques, Livre IV, chap. IV, II)
  3. [3] Lolium temulentum s’attaque au système nerveux et digestif. Cela pouvait donner une sorte d’ivresse. De là viendrait son nom populaire ébraica (ébriété), qui a fait le mot ivraie.
  4. [4] semer la zizanie. Mot d’origine sémitique, transcrit en grec : zizanion.
  5. [5] Quelques denrées alimentaires et leur taxation dans le Cotentin, de Charles VI à Louis XI, Dupont-Ferrier Gustave, Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1941, Vol. 85, N°5, p.409-420.
  6. [6] Évangile selon Matthieu, chapitre 13, versets 24 à 30 : « Il leur proposa une autre parabole, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi. Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? Il leur répondit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : Veux-tu que nous allions l’arracher ? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier. »
  7. [7] Contribution à l’étude de l’ivraie enivrante, Lolium temulentum L. Irmgard Katz, 1949 (Thèse présentée à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich), HERMANN BEYER & SOHNE (BEYER & MANN), LANGENSALZA.

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